La révolution numérique est-elle réellement une révolution de l’empowerment ?

On lit un peu partout que la révolution numérique serait avant tout une révolution de l’empowerment.

Le terme, très à la mode, a récemment fait irruption dans notre vocabulaire. On peut en partie expliquer ce succès par son caractère polysémique qui facilite son appropriation dans des contextes et par des acteurs différents. Mais c’est sans doute cette même polysémie qui exige une clarté limpide sur le contenu qu’il implique.

Définition et brève histoire de l’empowerment

En théorie, chacun d’entre nous peut prendre le pouvoir seul ou via sa communauté sur le cours de sa vie, les rapports de force qui l’oppriment, etc. L’empowerment est le processus, matériel et psychologique, permettant à ces individus ou communautés d’acquérir ce pouvoir d’action. En se focalisant sur leurs capacités, il permet de dépasser le rôle d’assistance dans les pratiques sociales : c’est le glissement du « faire pour » (paternaliste et stigmatisant) vers le « faire avec » (émancipateur et valorisant).

Initialement le terme est apparu au début du XXème siècle pour identifier le combat des féministes aux Etats-Unis mais le concept s’est vraiment développé dans les années 60/70 aux Etats-Unis autour du principe du “community organizing” du sociologue Saul Alinsky. Concrètement, les luttes féministes, antiracistes, homosexuelles se sont structurées atour de cette notion. Les individus/communautés n’attendent plus qu’on leur donne le pouvoir, ils le prennent. En cela, l’empowerment peut être vecteur de transformation sociale radicale puisque s’érigeant contre un ordre établi vécu comme injuste, l’Etat.

La notion d’empowerment par la technologie est quant à elle apparue à la fin des années 70 sous l’influence des mouvements hippies et contre-culturels américains. Ces derniers prônent le Do It Yourself qu’ils développent grâce aux nouvelles technologies de l’époque, qu’ils considèrent comme intrinsèquement émancipatrices de l’Etat considéré comme oppresseur. En substance, il s’agit là de déterminisme technologique, de capitalisme ultra-libéral, du rejet de l’Etat et d’un recentrage autour du développement de l’individu.

Il n’y a priori que peu de points communs entre ces différentes visions. Néanmoins et malgré cette polysémie anglosaxonne, le dénominateur commun reste la croyance que les transformations radicales de la société se font hors du cadre de l’Etat, sous l’impulsion des individus et/ou communautés.

L’importation française et l’épineuse question de la transposition conceptuelle

En France, après une rapide transposition du concept à de nouvelles politiques de la ville en 2013, celui-ci a été proposée comme l’une des principales grilles de lecture du numérique, pour en promouvoir les bienfaits émancipateurs. Mais les tentatives de conceptualisation se sont rapidement heurtées à un paradoxe majeur : comment promouvoir un empowerment à la française en ménageant à la fois la vision de l’empowerment américaine, c’est-à-dire hors du cadre de l’Etat, et le Surmoi d’une République française dominant puissamment l’individu ?

Le sujet est encore si peu clarifié que l’appellation reste à ce jour intraduisible en français. Des propositions de traduction ont été formulées mais sans qu’aucune ne convainque vraiment. En somme, nous utilisons un terme anglo-saxon sans en avoir stabilisé les contours français parce que nous n’avons pas la moindre idée du projet politique qui pourrait le nourrir.

Alors pour essayer de préciser le propos, on égrène une liste d’exemples à titre d’arguments : on peut travailler en ligne avec des gens à l’autre bout du monde, on peut recueillir suffisamment d’informations pour remettre en cause le diagnostic de son médecin ou la stratégie de son avocat, on peut signer des pétitions en ligne, les consommateurs en exprimant leurs avis en ligne se repositionnent au centre des stratégies d’entreprises, etc. Malheureusement, les exemples s’arrêtent en général là où ils devraient précisément commencer, c’est-à-dire au moment de la démonstration concrète de l’apparition d’un pouvoir d’agir nouveau acquis grâce au numérique. En ce sens, ne confondons-nous pas les attributs du numérique (horizontalisation des rapports, échanges pair-à-pair, accès à une information quasi infinie) avec un processus plus subjectif, l’empowerment, qui prendrait appui sur ces attributs pour poursuivre un objectif politique plus grand ?

A ce stade de la jeune histoire du numérique français, il est difficile de ne pas penser qu’en important le concept, nous en avons supprimé toute radicalité originelle, affaiblissant considérablement sa portée politique : il semble ne plus renvoyer qu’à une dilution de la vision néolibérale, se rapprochant plus de l’autonomisation des individus ou de leur participation à des décisions que de leur prise de pouvoir stricto sensu.

La nécessité de penser l’empowerment à la française

Ainsi, l’idée que la révolution du numérique serait une révolution de l’empowerment est prometteuse mais à ce stade, plutôt vague. Certes Internet offre des capacités nouvelles d’organisation et de coopération, bouscule les hiérarchies, renouvelle le sens de l’engagement politique, rééquilibre le rapport à l’entreprise.

Théoriquement, nous pouvons tous avoir accès à ces moyens mais une potentialité n’est pas forcément une réalité et il n’est pas évident de penser que le numérique serait mathématiquement source d’empowerment.

Mais plus que le point technologique, la question la plus intéressante soulevée par le concept d’empowerment (par le numérique) est une question qui le nourrit et le dépasse à la fois : quels rôles nouveaux peut-on imaginer pour l’individu, la communauté, l’Etat ?

Il est effectivement primordial de se positionner par rapport au concept américain originel sur le rôle des Pouvoirs Publics et le modèle social que l’on souhaite construire. Plusieurs chemins de réflexion sont possibles :

– L’Etat tout puissant mais aveugle : doit-on maintenir le rôle prépondérant de l’Etat en ignorant la réalité taboue des communautés ? Dans ce cas, il suffit de ne rien changer, en laissant faire Internet, sans le penser ni le réguler. Au risque d’en perdre tout contrôle.

– L’individu dans la vision libérale américaine : préfèrera-t-on calquer le concept américain sur une réalité française radicalement différente dans son rapport à l’individu et aux communautés en développant une approche de l’empowerment individuel, faisant porter sur l’individu seul la responsabilité de son émancipation ? On serait alors à peu près certain d’aggraver les inégalités entre les privilégiés « cognitivo-numériques » et les autres. L’empowerment produirait alors l’effet exactement inverse de ce pourquoi il aurait été conçu.

– La communauté comme levier : souhaite-t-on instrumentaliser les outils numériques pour des transformations sociales positives en prenant levier sur certaines communautés ? Il est difficile en France de prendre appui sur celles-ci pour développer des pratiques d’empowerment puisque ce sont les pouvoirs publics qui organisent la société, ne laissant que peu place à d’autres formes d’initiatives. La condition serait ici d’assouplir leur rôle en déléguant davantage aux acteurs du terrain et en assurant l’égalité d’accès à l’éducation à tous. En effet, l’accès au numérique et la maitrise de l’écrit sont intrinsèquement liés : pour avoir accès au réseau, il faut d’abord avoir eu accès à l’école. Or en France, de nombreuses communautés, souvent immigrées mais pas exclusivement, ne possèdent pas ces facilités d’expression.

Pour faire de l’empowerment une arme de progrès en actes davantage qu’en mots, il faudra donc trancher cette question. La réponse se fera certainement dans un consensus autour de ces trois conceptions : Le numérique ne permet plus de nier le rôle des individus et des communautés désireux de changements. L’Etat est quant à lui le repère absolu d’un modèle républicain français qui doit néanmoins être modernisé pour qu’il puisse rester efficace. Il nous faudra alors remodeler le rôle des Pouvoirs Publics dans le cadre d’un triptyque inédit Etat-Communauté-Individu. Le rééquilibrage des rapports de force sociaux ne devra pas se faire au détriment de l’une de ces trois forces. Une fois le rôle et l’espace de chacun délimité, il sera alors plus aisé d’organiser les capacités d’agir de chacun. Les outils numériques n’en seront que les puissants vecteurs.

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Le digital labor, véritable réponse aux fake news et à un numérique démocratique ?

La promesse initiale d’Internet était de permettre à chaque citoyen de participer à la prise de décision collective en prenant la parole librement. Pourtant, les événements politiques de 2016 couronnant des campagnes mensongères et populistes ont démontré le rôle majeur des plateformes web dans la profonde transformation de notre rapport à la chose politique. Les algorithmes à l’œuvre seraient-ils contraires à la démocratie comme on l’entend partout ? La question est légèrement plus complexe qu’il n’y parait ….

Le biais des bulles filtrantes mais pas que …

D’aucuns diront qu’Internet permet, à qui le veut, l’accès à une connaissance infinie et c’est vrai. Mieux, il a libéré une parole émancipatrice pour des peuples subissant le joug de régimes autoritaires, crée des communautés citoyennes actives. Mais dans les pays où la liberté d’expression est théoriquement acquise, la balance est-elle aussi positive ? Il est vrai que le web ne se résume pas à Google, Twitter ou Facebook mais pour l’instant les transformations majeures de la société se dessinent au cœur de l’industrie web et non à sa marge. Or ce cœur est malade. La nature même d’Internet comme média de la recommandation est à interroger : on aime, classe, note, recommande derrière un écran ou la dissonance est algorithmiquement désactivée. Dans un article du Monde daté de décembre 2016 et dans la lignée d’Elie Pariser, Raphael Fournier-S’niehotta, nous explique finement pourquoi et comment les algorithmes poussent des contenus allant quasi exclusivement dans le sens de nos recherches et interactions passées. Google et Facebook nous enferment dans la désormais célèbre « Filter Bubble ».

La sémantique numérico-grégaire des réseaux sociaux est à ce titre édifiante : « community », « followers ». Suivisme et communautarisme de la pensée sont érigés en norme positive et gratifiante. A contrario des cercles familiaux ou sociaux (collègues, amis) au sein desquels nous ne pouvons décemment pas ignorer les personnes aux idées divergentes, les réseaux sociaux permettent eux de créer des milieux très homogènes qui « purifient » la parole, au point de ne plus être au contact d’aucune idée alternative. Ces bulles filtrantes imposées resserrent l’information et donc les possibilités qui nous sont théoriquement offertes de construire une pensée critique.

Au-delà de ces mécanismes d’enfermement, se pose également la question de la production et du filtrage de l’information. Les mécanismes viraux se déclenchent par les expressions numériques les plus outrancières. Or si celles-ci ne sont pas nécessairement crues, il n’en reste pas moins qu’elles ne sont pas sans effet. Mais, pourrait-on objecter, n’est-ce pas ce que pouvaient déjà produire la presse partisane ou les émissions TV traditionnelles ? Sans aucun doute oui, le phénomène n’est fondamentalement pas nouveau. En revanche, il est très largement amplifié par le fait que les responsables l’ont bien intégré dans leur communication politique : ils ne cherchent plus à convaincre par des arguments factuels mais via des biais cognitifs inspirés du marketing digital classique (usage intensif des médias sociaux, ciblage, retargeting, émotionnel, variation d’éléments de discours selon la cible).

Ces techniques sont d’autant plus problématiques que par leur viralité, elles masquent les signaux faibles, ici les informations de qualité, moins visibles car par définition plus exigeantes.

Dans une période de transition et de grandes incertitudes, la grille d’analyse des basculements d’opinion ou des votes contestataires par les seuls réseaux sociaux ne suffit évidemment pas et ne doit pas occulter la lecture sociale, économique, politique du phénomène. Mais la responsabilité des plateformes géantes, bien réelle, reste à interroger.

Extension du domaine de la lutte

Une intermédiation sur le web apparait aujourd’hui nécessaire. La solution se trouverait-elle du côté des plateformes ? Longtemps montré du doigt comme étant responsable de la victoire de Trump, Facebook a fini par réagir le 18 novembre 2016. Mark Zuckerberg révèle alors une longue liste de mesures pour lutter contre la désinformation (détection et signalement des fake news, affichage d’avertissements, amélioration de la visibilité des informations de qualité, fact-checking). En décidant des informations publiées ou censurées, le réseau social peut difficilement continuer à s’affirmer politiquement neutre. Comment alors créer les valeurs et les standards qui devraient gouverner un monde passé sous contrôle des CGU de plateformes privées ? La gouvernance doit-elle passer par une transparence et une régulation des algorithmes comme certains l’appellent de leur vœux ? Et après tout, cela suffirait-il ?

Face à ces questions, nous n’avons encore que très peu d’outils d’appréhension du sujet. Et pour cause, comme souvent dans l’histoire, l’innovation institutionnelle se construit par le bas. Les luttes émergent puis sont érigées en normes. Dans le domaine du numérique, de nombreux droits restent à conquérir.

Et précisément, peut-être que pour trouver un début de réponse crédible, nous devrions nous rappeler que cette question s’inscrit dans un cadre de réflexion plus large, celle du digital labor. Rappelez-vous du célèbre slogan « si c’est gratuit, vous êtes le produit ». Nous sommes les petites mains du nouvel ordre numérique. Par nos clics nous entrainons l’intelligence des algorithmes, abreuvons de nos données le cœur de la machine. Nous sommes les digital workers de l’implicite, du gratuit, de l’invisible.

Illustrations de Vaïnui de Castelbajac

La richesse des plateformes privées se crée désormais grâce au temps et à l’attention retenus, mesurés à l’aune de nos posts, shares, likes, tweets, follows que les plateformes maximisent grâce à leurs algorithmes de recommandation. L’ex designer Google, Tristan Harris a démonté ces mécanismes d’addiction mis à l’œuvre : en manipulant nos vulnérabilités psychologiques le design des interfaces ne répond qu’à un objectif, celui de nous faire passer un maximum de temps sur nos écrans afin de nous faire accomplir ces micro-tâches, sources de valeur. Et c’est bien cette approche qui donne la primauté algorithmique aux contenus les plus cliquables (buzz, fake news et autres objets viraux).

La prise de conscience de ce modèle économique est encore loin de se faire pourtant c’est bien le travail que l’on accepte de fournir sans droits ni rémunération dont il est fondamentalement question ici. Sur fond de discours responsabilisant (ou culpabilisant), on nous parle d’adhésion libre et gratuite, d’inclusion générationnelle créatrice de lien, de participation consciente et volontaire voire même de l’empowerment de soi. Mais tant que nous n’aurons pas compris que ce que l’on prend pour du plaisir et du loisir est en réalité une soumission à cette rhétorique, nous continuerons à alimenter un système potentiellement anti-démocratique. Or comme l’explique dans un billet de blog le sociologue Antonio Casilli « l’adhésion, la participation et la capacitation ne sont pas des acquis, mais des conquis de luttes que nous devons engager pour reprendre ce que les plateformes ont pris aux communautés d’internet ».

L’inégale distribution de la valeur dans cette économie du capital cognitif fait étrangement écho au creusement sans précédent des inégalités constaté dans l’économie « physique ». L’économie numérique californienne n’est en réalité qu’une n-ième expression de la logique de marché traditionnelle, une forme d’extension supplémentaire du domaine de la lutte ?

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Contours du nouvel ordre politique des démocraties occidentales à l’ère numérique

L’objectif de cette réflexion est de tenter d’appréhender la redistribution des nouvelles formes de pouvoir à l’ère numérique autour d’une gouvernance politique inédite à deux têtes. Et d’esquisser d’éventuels points de fuite.

L’époque que nous produisons, rythmée par ses propres turbulences intestines, semble se caractériser par une crise générale des représentations institutionnelles : les sociétés occidentales se représentent comme des démocraties libérales où Privé et Public seraient, en théorie, dissociés. Or, c’est précisément cette représentation historique qui est aujourd’hui remise en cause. Une répartition nouvelle et inédite des nouvelles formes de pouvoir prend actuellement forme, matérialisée par l’apparition de deux Léviathans, l’un économique, l’autre sécuritaire, articulés autour d’un projet commun de surveillance transfigurant par là même la nature du Contrat Social.

I. CRISE DES REPRESENTATIONS INSTITUTIONNELLES ET EMERGENCE D’UNE DOUBLE GOUVERNANCE

En préambule, définissons la notion de “pouvoir” en partant de son sens foucaldien, c’est-à-dire comme étant une dynamique, un rapport de forces, au pluriel. Ainsi, tout rapport de forces est nécessairement un « rapport de pouvoir ». Nous pourrions même dire avec Foucault qu’une force est toujours en rapport avec une autre, ce qui la conduit à n’avoir aucun autre objet ni aucun autre sujet que la force elle-même. Toute force est alors déjà un rapport, et ainsi un « pouvoir ». Appliquée à l’ère numérique, l’accès mais aussi la capacité à exploiter et comprendre les big data représentent cette nouvelle forme de pouvoir. La capacité de les rendre transparentes ou invisibles, de les effacer ou de les revendiquer est au centre des relations de pouvoir. C’est autour de ce phénomène que toutes les luttes de pouvoir se concentrent (et se concentreront) et que la relation des surveillants, à savoir l’Etat et les Plateformes géantes (GAFAM) se dessine face aux surveillés.

Il est alors aisé d’observer une nouvelle forme de gouvernementalité se mettre en place où des plateformes privées géantes collaborent activement avec les services d’intelligence, les services d’ordre et l’armée, installant une intrication d’acteurs qui nourrissent et enregistrent les existences digitales des individus. Ces éléments ont été largement documentés par E. Snowden.

En dépit de postures et discours officiels en apparence divergents qui masqueraient des réalités inverses, ces deux entités se positionneraient en réalité sur un même continuum idéologique portées par une vision du monde cohérente, cristallisée autour d’une idéologie néolibérale où souveraineté fonctionnelle et souveraineté territoriale ne se confronteraient pas mais se compléteraient, où le « capitalisme de surveillance » tel que théorisé par la chercheuse Shoshana Zuboff irriguerait à la fois les intérêts publics et privés, où divertissement et punitif se mêlent, s’interpellent dans des liens d’interdépendance.

Partant de cette hypothèse initiale, les Plateformes auraient donc autant besoin de l’Etat que ce dernier d’elles. Du point de vue des plateformes, il apparait qu’au-delà de leur posture libertarienne souvent revendiquée, elles relèguent à l’Etat les tâches punitives et coercitives qu’elles ne souhaitent pas prendre en charge afin de ne pas entacher le vecteur principal de leur succès : la désirabilité. Comment maintenir le désir des utilisateurs de s’exposer si les plateformes numériques, pourvoyeuses de divertissement et de plaisir, se chargeaient dans le même temps d’infliger la punition ? Elles perdraient alors tout crédit. L’Etat, quant à lui, devenu sécuritaire libéral (G. Agamben, 2014, M. Foessel, 2016), a fondamentalement besoin de leurs infrastructures informationnelles qui monopolisent des quantités de données considérables sur les utilisateurs et ce, à échelle mondiale, formant un Datamonde où la tension initiale d’Internet qui voguait entre Liberté et Contrôle semble tendre de plus en plus vers une liberté fatalement rattrapée par un contrôle toujours plus élargi.

Le dernier avatar de cette clarification de périmètre serait symbolisé par l’étrange concept hybride d’Etat-Plateforme théorisé par les gourous de la Silicon Valley et qui consisterait à opérationnaliser progressivement le désengagement de l’Etat de ses prérogatives initiales d’Etat Social pour se replier vers ses fonctions purement régaliennes et en premier lieu sécuritaires. Ainsi, ce que l’Etat-Plateforme et la Start-Up Nation nous racontent de ce système politique en devenir est une clarification progressive des périmètres d’action entre Etat et Plateformes. L’Etat-Plateforme ne serait possiblement que l’étape transitoire vers ce nouvel ordre politique.

Nous basculerions alors d’un régime technocratique analogue ou l’Etat centralisait les décisions vers un régime technocratique numérique où les Plateformes organiseraient progressivement les équilibres sociaux sur les principes de l’offre marchande par l’instrument principal que sont les algorithmes nourris de nos métadonnées. L’Etat, quant à lui, se chargerait non pas de fabriquer des libertés par la Loi — comme autrefois pour le bon fonctionnement du marché libéral — mais de fabriquer, de concert avec les Plateformes, des enfermements nécessaires au capitalisme de surveillance, par le truchement des algorithmes.

Cette ultra-stabilité, pour paraphraser le cybernéticien britannique William R.Ashby, permise par la collecte systématisée des données, concourt à l’avènement de ce projet scientiste qui prend la forme de ce que la philosophe Antoinette Rouvroy nomme la gouvernementalité algorithmique. Une gouvernementalité immunisée contre toute forme d’altérité du réel.

Si bien qu’en lieu et place du brouillage des frontières institutionnelles décrit par B.E. Harcourt dans « Exposed », émergerait au contraire une double gouvernance où chaque gouvernant se spécialiserait sur un périmètre clairement défini : aux Plateformes l’économique, à l’Etat le sécuritaire faisant apparaitre deux Léviathans, transfigurant au passage le Contrat Social dont les termes initiaux « liberté contre sécurité » glissent sans grande résistance vers la formulation « liberté contre sécurité contre vie privée » articulée autour d’un régime de vérité contemporain qui pose comme postulat que plus nous possédons de données, plus nous nous rapprochons avec précision de la « vérité ».

II. LES ENFERMEMENTS ALGORITHMIQUES COMME DISPOSITIFS DE SURVEILLANCE GENERALISEE

A ce régime de vérité est assorti un discours dominant ultra-sécuritaire se plaçant sur une rhétorique de la peur, de la menace, des antagonismes. Légitimant la nature sécuritaire de l’Etat contemporain. Légitimant ainsi la collecte massive de données. Légitimant donc les dispositifs de surveillance généralisée qu’ils soient en réalité à des fins marchandes ou sécuritaires.

Pour répondre à la double insécurité consécutive à un Contrat Social devenu anti-démocratique et à l’obsession de ne pouvoir tout contrôler inhérente à ce nouveau régime de vérité, les surveillants (Etat et Plateformes) développeraient de nouvelles formes d’enfermements afin de faire advenir et maintenir une gouvernementalité algorithmique ultra-stabilisée, c’est-à-dire qui permettrait de gagner et de garder une emprise sur les surveillés, réduits aux données qu’ils produisent.

Si nous poussons le raisonnement dans son prolongement naturel, nous atteignons le point épistémologique final : la crainte qu’il n’y ait jamais assez de données, essentiellement personnelles. Or, à mesure que les gens cherchent à déjouer les techniques de surveillance, les techniques de collecte de données, toujours plus intrusives, se développent. Pour la chercheuse Kate Crawford, tel semble être le projet radical du Big Data. Et ces craintes se renforcent mutuellement, dans une boucle de rétroaction, devenant plus fortes à mesure qu’elles s’entraînent. Dès lors, des dispositifs d’enfermements spécifiques se mettent en place afin d’industrialiser les techniques de surveillance.

Le premier enfermement est d’ordre spatial. Pour Tim Berners-Lee, l’immensité d’Internet se rétrécirait progressivement autour de quelques enclosures qui enfermeraient les individus dans des pré-carrés numériques configurant ainsi un web sous contrôle, des « enclosures » qui tendent à renforcer leurs propres internalités alors que le web était fondé sur la capacité d’entretenir précisément des externalités, créant par conséquent des usages homophiles qui façonnent de nouvelles subjectivités, de nouvelles normes à intérioriser. De manière encore plus essentielle et plus déterminante, ces « walled gardens » qui n’étaient censés représenter qu’une partie d’Internet deviennent, par glissement sémantique, Internet lui-même. En effet, la représentation que nous avons d’internet, du web, des plateformes et des applications semble changer radicalement. Des millions de personnes dans le monde utilisent Facebook. Et dans le même temps, ces millions de personnes déclarent qu’elles n’utilisent pas internet. Google avait aussi réussi ce glissement sémantique consistant, de manière métonymique à devenir le synonyme de l’action « rechercher sur le web » par le verbe « To google ». Facebook et Google sont en train de réussir un hold-up sémantique très ambitieux : devenir la métonymie d’internet dans son ensemble. Ainsi, ces plateformes enferment les utilisateurs dans des pré-carrés numériques contraints, parfaitement balisés ou nous produisons, à leur compte, quantité de données personnelles dans un flux illimité.

En somme les Plateformes seraient en réalité autant de milieux clos invisibilisés où le contrôle est d’autant plus aisé à mettre en place et à automatiser. Paradoxalement, les walled gardens qui faciliteraient la surveillance en alimenteraient l’inflation dans un monde virtuel algorithmisé où pour mieux s’immuniser tout le monde serait coupable par défaut, l’inocuité parfaite étant par définition indémontrable.

Le second enfermement, purement algorithmique, prend une dimension particulièrement critique lorsque l’Etat lui-même prend en charge l’automatisation de ses services publics. Partant de ses observations terrain, la chercheuse Virginia Eubanks démontre que les plus démunis constituent les cibles prioritaires d’algorithmes d’aides sociales biaisés, reproduisant les inégalités. Des hospices de la fin du XVIIIe siècle nous serions passés d’après elle à des hospices numériques invisibles. Allant une fois de plus dans le sens d’un enfermement invisible ou certaines catégories seraient bloquées dans les limbes algorithmiques des surveillants, condamnés à ne pouvoir en sortir. Avant une généralisation de ces automatisations figeantes, ces populations seraient les cobayes de cette gouvernementalité algorithmique totalement désincarnée, immunisée contre toute forme de réel. Cette gouvernementalité pose d’autant plus question que la mathématicienne Cathy O’Neil démontre que les arbitrages d’encodage reflètent les biais, priorités et préoccupations de leurs concepteurs. La neutralité de la prédictivité est d’autant moins assurée quand nombre de variables sont subjectives. Autrement dit, les algorithmes sont loin d’être neutres et objectifs : ils ne seraient rien d’autre que des opinions formalisées dans du code.

Incluons évidemment dans notre périmètre de réflexion les effets de la police et de la justice prédictive basée sur des algorithmes et des calculs de dangerosité qui participent strictement de la même logique. Par exemple, l’arrivée en France du logiciel Predpol a fait couler beaucoup d’encre incluant des modalités de surveillance de la population : discrimination, racisme, ségrégation semblent surtout demeurer les principales sources de soupçon. Plus récemment encore, nous pourrions faire référence à la validation par le Conseil d’Etat du du méga-fichier TES.

Les recours peuvent par ailleurs se révéler compliqués. L’essayiste Adam Clair dresse une intéressante comparaison entre algorithme et bureaucratie. En effet, les algorithmes sont paradoxaux : « ils sont conçus pour améliorer la prise de décision humaine en supprimant supposément ses biais et ses limites, mais les protocoles analytiques inévitablement réducteurs qu’ils mettent en œuvre se révèlent surtout vulnérables à des formes d’utilisation abusive ». Si les bureaucraties et les algorithmes savent s’engager sur la voie de la transparence — avec des règles qui sont censées être claires, formulées uniformément et accessibles à tous, ce qui est plus vrai en théorie qu’en pratique -, ils légitiment l’un comme l’autre leur opacité pour conserver leur fonctionnalité. Par nature, la bureaucratie tend à exclure le public, à cacher ses connaissances et son action, lui permettant de devenir toujours plus insensible aux critiques. L’individu se retrouve alors démuni face à un calcul, surtout quand il s’agit d’expliquer qu’il est faux ou qu’il a été mal calculé. Or dans une société capitaliste, le désir de supprimer les préjugés humains des processus décisionnels fait partie intrinsèque de la recherche globale d’efficacité, d’optimisation, de rationalisation décrite par Max Weber. A sa suite, nous pourrions décrire cette gouvernementalité algorithmique comme une « cage de fer », une puissance emprisonnante et incapacitante.

En définitive, les algorithmes seraient des « matchmakers » qui produisent des appariements, génèrent du fonctionnement. Ils s’affranchissent du monde, du réel, de ses altérités tout en proposant une manière machinique, automatique, déshumanisée de le faire fonctionner. Derrière leurs biais réductionnistes, ce qui semble en jeu est une dépolitisation progressive, une image d’un monde parfaitement sous contrôle car parfaitement réduit à des arbres de décision, s’auto-validant dans d’infinies boucles de rétroaction. Le monde, algorithmisé, se reproduit sans n’avoir plus besoin du « vivant ». Le plus préoccupant dans cette dépolitisation est la dissimulation du pouvoir des surveillants. Ils nous présentent un monde systématisé, non pas a-politique mais où le pouvoir est invisibilisé, ne se met plus en scène, supprime donc toute possibilité de débats démocratiques inclusifs, contourne les rapports de forces. Les individus sont réduits à des « dividuels » pour reprendre l’expression deleuzienne. L’arbitraire des algorithmes, donc des Léviathans fait Foi et non plus Loi.

III. DE LA QUESTION DE L’AUTONOMIE COLLECTIVE ET D’UN CONTRAT SOCIAL RENOUVELE

Dans ce contexte, la question de la surveillance n’est alors pas tant une question de captation de données, de privacy que de contrôle, d’autodétermination, d’autonomie. Face à ce glissement progressif de l’Etat de droit vers un Etat ultra-sécuritaire, nous avons besoin de retrouver notre condition de sujet, nous repolitiser collectivement.

La notion de « collectif » apparait ici fondamentale car prenant le contre-pied de la doxa ultra-libérale dominante. En effet, certains philosophes invoquent parfois une désobéissance civile (B.E. Harcourt, 2015, F. Gros, 2017) où chacun serait censé retrouver une éthique de soi, une « Parrésia » individuelle. Sur un plan plus pragmatique, l’Union Européenne a promulgué le règlement de protection des données personnelles (RGPD), qui donne la possibilité à l’individu d’accepter ou refuser explicitement l’exploitation de ses données. Le think-tank libéral Génération Libre a tenté d’introduire dans le débat public l’idée du droit pour chacun de vendre ses données personnelles. Or, la lacune commune de tous ces raisonnements réside dans le fait qu’ils participent tous de cette même logique néolibérale qui consiste à faire porter sur l’individu seul la responsabilité du changement (nous retrouvons d’ailleurs cette même rhétorique dans d’autres domaines et sur d’autres enjeux comme l’écologie par exemple où il appartiendrait à chacun dans ses gestes du quotidien de maitriser ses usages). En ce qui concerne plus précisément la question de la patrimonialité de nos données, comment vendre ses données propres sans violer la vie privée et les informations personnelles de notre entourage (amis, familles, collègues, etc) ? Pour rester fidèle à la maxime minimaliste libérale, la liberté de l’un ne s’arrête-t-elle précisément pas là où celle de l’autre commence ? Il est impossible de dépasser la contradiction intestine de cette proposition, la rendant donc caduque.

Paradoxalement, la prise en charge individuelle semble de plus en plus compliquée à faire advenir dans des sociétés ultralibérales qui réduisent les individus à ce que Christopher Lasch appelait leur « moi minimal ». Dans ces « sociétés de survie », les sujets se retrouvent avec un « moi » érodé, incapable de faire lien, pris au piège de l’ultra-concurrence. Dès lors ils n’ont plus ni la capacité, ni la volonté, ni même le désir de la fraternité ou de la solidarité. Ils survivent. Par ailleurs, la prolifération de contrats individuels, notamment entre utilisateur et Plateforme transforme cette survie en ce qu’Alain Supiot décrit comme des liens d’allégeance, par nature dissymétriques : les CGU au détriment de la Loi.

Par ailleurs, la seconde lacune des raisonnements qui ont cours actuellement est l’obsession — maladive ? — de régulation des plateformes tout en omettant systématiquement le rôle de l’Etat dans ces mêmes collectes et exploitations des données.

Pour ouvrir davantage le champ de la réflexion, nous pourrions nous intéresser à des pistes de réponses qui permettraient ultimement de réactiver une « récalcitrance » émancipatrice collective. Plus concrètement, il nous faudra redéfinir ensemble la nature d’un Contrat Social renouvelé autour de la notion de privacy mais aussi d’auditabilité des boites noires algorithmiques qui concernent à la fois Etat et Plateformes.

C’est en partie dans ce sens que Lionel Maurel et Laura Aufrère militent dans leur proposition « Pour une protection sociale des données personnelles » pour une protection de la donnée adossée aux outils et textes juridiques existants. Ils soutiennent en substance qu’il s’agit « d’une part d’appréhender la vie privée dans sa dimension numérique en dépassant l’enjeu technique de la production des données pour reconsidérer la problématique comme un moment de construction historique de la notion de vie privée, attaché aux droits humains et à la dignité des personnes. Le débat citoyen s’impose alors comme une continuité cohérente des droits citoyens et des droits humains garantis collectivement, qui régulent déjà l’espace privé ».

Mais, si nous suivons notre hypothèse initiale d’un Etat Social réduit à sa version strictement minimale, c’est-à-dire un Etat qui détricote progressivement les instances de solidarités collectives, alors comment s’adosser à une réalité juridique qui, du point de vue des surveillants, appartient déjà au passé ?

C’est probablement la mission de l’Etat lui-même qui doit être repensé autour d’un Contrat Social renégocié collectivement ou a minima amendé de nouveaux concepts contemporains. Les questions que nous pourrions alors nous poser seraient : comment penser un Etat nouveau pour faire vivre une éthique, une justice et une relationnalité sociale plus vivable, plus émancipatrice ? Quelles sont les limites et les impensés des dispositifs actuels ? Comment échapper aux impasses du système tels qu’ils existent pour concevoir une prise en charge plus démocratique, donc plus artificielle ? En bref, comment activer une dynamique démocratique donnant au collectif civil des outils de négociation politique ?

Asma MHALLA

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Les 6 fondamentaux du modèle d’entreprise du XXIème siècle pour un capitalisme responsable

Quelle est la finalité de l’entreprise à l’aune des enjeux du XXIème siècle ?

La jeune loi PACTE installe à cet égard une rupture doctrinale majeure : le profit des associés reste une contrainte vitale de l’entreprise, mais il n’est plus son unique horizon. Les entreprises doivent désormais contribuer aussi à l’intérêt général puisque ce sont elles qui façonnent les évolutions technologiques, sociales et environnementales qui déterminent pour une large part le sort des populations et des territoires. Sur le fond, le texte de loi consacre donc une voie de réforme inédite de l’objet social de l’entreprise en résolvant le conflit supposé entre performance sociale, environnementale et performance financière.

La forme du texte de loi mérite également d’être souligné puisqu’il est incitatif et résolument non coercitif rompant avec la tradition punitive française. Il laisse le libre-arbitre et la responsabilité à chaque entreprise de se poser désormais ces deux questions existentielles : celle de leur raison d’être dans un monde en mutation permanente d’abord, celle de leur mission et de leur impact sur les enjeux sociaux et environnementaux ensuite.

Mais pour que cela ne reste pas un simple vœu pieux, quelles conséquences concrètes sur leurs modèles de gestion et de gouvernance les entreprises doivent-elles anticiper dès à présent ?

LES SIX POINTS CARDINAUX DU MODÈLE D’ENTREPRISE DE L’ÈRE POST-DIGITALE

Disons-le sans détour, la traditionnelle stratégie d’entreprise n’est plus fonctionnelle. D’une part, l’accélération des mutations technologiques, l’emballement de la mondialisation et l’accélération des changements d’aspiration chez les clients et les salariés ont fortement rapproché l’horizon temporel sur lequel le dirigeant peut intervenir. Comme le souligne parfaitement Denis Terrien le président du think-tank Entreprise & Progrès, la stratégie traditionnelle souvent réduite à la construction de plans stratégiques à trois ou cinq ans n’a plus de sens puisque se projeter à un an est aujourd’hui la règle. D’autre part, la recherche du bien commun redéfinit le modèle de l’entreprise et la vision à long-terme qu’elle doit construire.

La réflexion stratégique se recompose ainsi autour d’un triptyque inédit qui déterminera désormais la viabilité du modèle économique : raison d’être, vision à long-terme, modes opératoires adaptés à la culture et aux valeurs authentiques de l’entreprise. De nouveaux enjeux apparaissent en conséquence, cristallisés autour de six nécessités :

1. Redéfinir sa raison d’être : se demander ce que l’on fait ne suffit plus, il faut désormais se poser en permanence la question du « pourquoi ». Redéfinir l’identité, l’ADN et la raison d’être de l’entreprise dans un monde marqué par l’obsolescence écologique, la globalisation, la disruption continue des modèles d’affaires est vital. La première des innovations est en réalité avant tout une innovation de sens. Une business maïeutique s’impose à l’entreprise qui doit pouvoir accoucher elle-même de son « pourquoi » et l’injecter en permanence à tous les échelons de l’organisation pour permettre à ses hommes de comprendre ce qu’ils font, pourquoi ils le font et en ce sens leur rendre la capacité d’innover. En réinventant le sens de son action, l’entreprise sera alors en mesure de remplacer la culture du contrôle et de l’obéissance inhibants et démotivants par la culture de l’innovation et de la cohésion.

2. Trouver sa mission d’entreprise : pouvoir définir une mission d’entreprise pertinente et être en capacité d’en évaluer l’impact social et environnemental sera clé dans le monde qui advient. D’un point de vue pratique, les entreprises devront envisager leur politique R&D et leurs offres nouvelles comme positives dès leur conception. Cela aura pour bénéfice de créer un modèle d’affaire intégré à son écosystème, donc durable et de réengager ses communautés toujours plus exigeantes (collaborateurs, consommateurs, collectivités) autour d’une marque positive.

3. Designer un modèle économique sobre et innovant : comme conséquence directe de la définition de sa mission, l’entreprise devra infléchir progressivement son traditionnel « Revenue model » en l’augmentant d’un « Impact model » qui évalue de façon quantifiable et mesurable ses externalités et ses impacts sociaux et environnementaux. Il s’agit également de faire preuve d’une forme de sobriété numérique en faisant « mieux » plutôt que toujours plus. Ainsi le business model nouvelle génération sera à la jonction de ses deux dimensions financière et extra-financière en considérant que la rentabilité financière et économique ne peut être durable et pérenne que si le modèle intègre organiquement les enjeux de ses écosystèmes et communautés impliquées en laisser infuser cette nouvelle approche dans chaque activité quotidienne de l’entreprise.

4. Renouer avec son capital humain : il s’agit ici de remettre les hommes et l’intelligence collective au cœur du projet d’entreprise afin de pouvoir acquérir les meilleurs talents et réactiver les capacités propres d’innovation native de chaque organisation, au-delà des copié-collés issus de benchmarks qui figent l’entreprise dans une posture de follower. Car ne l’oublions pas, ce n’est pas la technique qui crée l’innovation mais bien les hommes, seuls capables de formuler une vision et des idées, cœur battant des innovations impactantes. Or le primat a longtemps été donné au froid de la technologie. Il nous faut désormais réinjecter le chaud de l’humain pour que l’entreprise puisse atteindre le plein potentiel d’une synergie entre hommes et technologie, sans déséquilibrer l’un ou l’autre de ces deux piliers.

5. Entamer une révolution culturelle : nous ne pourrons pas modifier les manières d’envisager le profit et les modèles économiques sans changer la culture, les croyances et la mentalité des preneurs de décisions. Le changement de mindset des actionnaires et des dirigeants d’entreprise est clé. Sans nul doute, les dirigeants seront les plus à même d’opérer cette prise de conscience et de faire réellement bouger les lignes : en bottom-up, vers leurs actionnaires et en top-down vers leurs directeurs et middle-managers. La relation avec les actionnaires sera par ailleurs la plus déterminante. Si la raison d’être est bien construite et que l’intérêt social s’en trouve bien défini, les dirigeants pourront mieux dialoguer avec leurs actionnaires afin que ces derniers ne raisonnent plus uniquement en fonction de leur intérêt propre, souvent court-termiste, mais en fonction de l’intérêt propre de l’entreprise. D’autant que l’on voit apparaitre un gap générationnel sur ce sujet. D’après une étude menée fin 2017 par le cabinet Prophil avec HEC et ViaVoice, 80% des jeunes dirigeants se reconnaissent dans la notion de « mission ». Cette prise de conscience doit désormais infuser dans tous les conseils d’administration, de toutes générations, de tous secteurs.

6. Installer une gouvernance hybride : la gouvernance telle qu’instituée ne permet plus de répondre à la complexité du monde actuel. Nous devons clarifier les périmètres d’action et de décision entre dirigeants et actionnaires d’une part, installer une gouvernance nouvelle plus inclusive dans une logique partenariale (d’abord bipartite avec les collaborateurs mais pourquoi ne pas imaginer à terme une gouvernance tripartite incluant par exemple des consommateurs ?) d’autre part. Concrètement, la loi PACTE (art. 62) renforce la représentation des administrateurs salariés en portant à deux le nombre de salariés dans les conseils d’administration comportant plus de huit membres. Outre la défense de l’intérêt des salariés dans les décisions stratégiques de l’entreprise, leur présence permet la diversité des expressions et des points de vue. Il est plus que probable que la France, plus conservatrice que sa voisine allemande, n’est pas encore prête à sauter le pas de la cogestion avec une répartition des sièges à parité entre actionnaires et salariés mais s’orienter vers un objectif de 30% pourrait déjà être raisonnablement envisageable.

Ces six problématiques font entrer les entreprises de plain-pied dans l’ère post-digitale, les incitent à redonner du sens à la technologie en activant intelligemment les synergies entre identité, impact social et efficacité économique. Il ne s’agit pas là de quelques modifications incrémentales. Il ne s’agit pas non plus de tomber dans le piège de la RSE en faisant du « mission washing » découplé de toute vision stratégique. Il s’agit d’une rupture culturelle radicale, d’une acculturation fondamentale afin de muter progressivement du capitalisme du XXe siècle à celui, plus responsable, du XXIème siècle en pensant d’abord « Brainprint » avant de parler « Footprint ».

LA DÉLICATE QUESTION DES OUTILS DE MESURE

L’opérationnalisation de ce nouveau modèle nécessite la formalisation de la mission d’entreprise, exercice requérant la prise en compte de certains critères et contraintes.

Chaque entreprise qui le souhaite pourra écrire la mission qu’elle estime pertinente selon sa taille et ses activités. Le cadre réglementaire de la loi PACTE n’instaurant aucune contrainte à ce sujet, le Mission Statement est donc un exercice de réflexion, d’imagination et d’écriture parfaitement libre.Mais une écriture libre signifie aussi devoir formaliser par écrit et le plus clairement possible sa mission. L’exercice de formalisation/rédaction de la mission peut se révéler délicat car sur ces sujets la culture d’entreprise repose souvent sur l’informel et la culture de l’oral mais il est néanmoins nécessaire.

Le périmètre de la mission ne devra être ni trop large ni trop précis pour éviter les effets de fixation. Par ailleurs, les termes de la Mission devront prendre en compte l’évolution du contexte et des enjeux de l’entreprise dans le temps : celle-ci doit pouvoir avoir la possibilité régulière de se repenser, se redéfinir, évoluer. Le Mission Statement doit donc être suffisamment souple pour envisager simplement, sans procédures lourdes les amendements nécessaires dans le temps.

Vient ensuite la question de la mesure et de l’évaluation de l’intégration réelle de la mission dans les activités de l’entreprise. La loi n’émet volontairement aucun indicateur de mesure pour laisser les entreprises libres de décider de la façon dont elles souhaiteront amorcer ce virage nouveau.

Il reste néanmoins important de souligner qu’en face de chaque engagement il est primordial de construire des outils et des indicateurs d’accountability afin d’évaluer la pertinence de la mission au regard des enjeux de notre époque mais aussi d’éviter le mission-washing cosmétique à l’image du malheureux destin siloté de la RSE, rapidement réduit à un simple enjeu statutaire, un outil de communication externe totalement découplé de la stratégie et des activités de l’entreprise.

Développer des critères de procédures et des indicateurs d’évaluation d’impact adaptés à l’entreprise et à son contexte propre constitue l’une des conditions d’efficacité de l’intégration de la mission au modèle de l’entreprise. Et donc de restauration de la confiance entre citoyens et entreprises. Il faudra alors être vigilant à la bonne formulation d’indicateurs objectivant l’efficacité de la mission en évitant les effets pervers des indicateurs de mesure à savoir les figer dans des formats standardisés qui étouffent l’innovation et la prise de risque et font perdre de vue des objectifs initiaux et la philosophie originelle.

Pour le moment, chaque entreprise pourra définir les indicateurs de pertinence et d’évaluation qui lui sont propres. Des grandes lignes devront être néanmoins respectées : l’écriture d’une mission pertinente au regard des enjeux de l’entreprise, une inscription claire dans les statuts de l’entreprise, une évaluation de l’intégration de la mission dans les activités quotidiennes de l’entreprise, une inflexion sous-jacente et progressive du modèle d’affaires, une instance bipartite en charge de l’évaluation de cette trajectoire, une publication régulière rendant compte honnêtement de la trajectoire de l’entreprise et son avancement sur le chemin de la mission qu’elle s’est choisie.

LE CAPITALISME DU XXIEME SIÈCLE SERA CELUI DE LA RESPONSABILITÉ

Sans qu’elle ne soit — évidemment — assimilée à un bien public, l’entreprise joue pourtant un rôle politique majeur comme source de progrès collectif, comme lieu d’innovation pour un futur désirable pour tous. Alors que le politique ne cesse de nous démontrer ses failles et ses limites, la contribution des entreprises devient plus que jamais critique pour redonner du sens à la croissance.

Il est d’ailleurs fort à parier que d’ici cinq ans, les entreprises qui n’auront pas pris ce virage seront vraisemblablement minoritaires, en retard sur leur temps, en décalage avec leurs responsabilités. Elles prennent alors le risque d’être peu à peu boycottées par leurs communautés. Nous voyons déjà fleurir des nouvelles formes de contre-pouvoirs comme des plateformes de boycott telles que https://www.i-boycott.org/.

Comme toute institution arrivée à un moment charnière de sa trajectoire, les entreprises vont elles aussi entamer leur révolution copernicienne en ayant l’audace d’aller au-delà de la doxa jusque-là dominante de la Corportate Governance de M. Friedman. Un nouveau terrain de jeu fantastiquement enthousiasmant s’ouvre à nous. Nous entrevoyons enfin la gestation du modèle d’entreprise du XXIème siècle. Le défi est certes immense mais la résilience des organisations, à l’image de celle des hommes, est infinie. Les entreprises sauront sans nul doute entrer dans cette nouvelle économie de la responsabilité et de la sagesse en réinventant leur logiciel et leur modèle.

Asma MHALLA

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