La révolution numérique est-elle réellement une révolution de l’empowerment ?

On lit un peu partout que la révolution numérique serait avant tout une révolution de l’empowerment.

Le terme, très à la mode, a récemment fait irruption dans notre vocabulaire. On peut en partie expliquer ce succès par son caractère polysémique qui facilite son appropriation dans des contextes et par des acteurs différents. Mais c’est sans doute cette même polysémie qui exige une clarté limpide sur le contenu qu’il implique.

Définition et brève histoire de l’empowerment

En théorie, chacun d’entre nous peut prendre le pouvoir seul ou via sa communauté sur le cours de sa vie, les rapports de force qui l’oppriment, etc. L’empowerment est le processus, matériel et psychologique, permettant à ces individus ou communautés d’acquérir ce pouvoir d’action. En se focalisant sur leurs capacités, il permet de dépasser le rôle d’assistance dans les pratiques sociales : c’est le glissement du « faire pour » (paternaliste et stigmatisant) vers le « faire avec » (émancipateur et valorisant).

Initialement le terme est apparu au début du XXème siècle pour identifier le combat des féministes aux Etats-Unis mais le concept s’est vraiment développé dans les années 60/70 aux Etats-Unis autour du principe du “community organizing” du sociologue Saul Alinsky. Concrètement, les luttes féministes, antiracistes, homosexuelles se sont structurées atour de cette notion. Les individus/communautés n’attendent plus qu’on leur donne le pouvoir, ils le prennent. En cela, l’empowerment peut être vecteur de transformation sociale radicale puisque s’érigeant contre un ordre établi vécu comme injuste, l’Etat.

La notion d’empowerment par la technologie est quant à elle apparue à la fin des années 70 sous l’influence des mouvements hippies et contre-culturels américains. Ces derniers prônent le Do It Yourself qu’ils développent grâce aux nouvelles technologies de l’époque, qu’ils considèrent comme intrinsèquement émancipatrices de l’Etat considéré comme oppresseur. En substance, il s’agit là de déterminisme technologique, de capitalisme ultra-libéral, du rejet de l’Etat et d’un recentrage autour du développement de l’individu.

Il n’y a priori que peu de points communs entre ces différentes visions. Néanmoins et malgré cette polysémie anglosaxonne, le dénominateur commun reste la croyance que les transformations radicales de la société se font hors du cadre de l’Etat, sous l’impulsion des individus et/ou communautés.

L’importation française et l’épineuse question de la transposition conceptuelle

En France, après une rapide transposition du concept à de nouvelles politiques de la ville en 2013, celui-ci a été proposée comme l’une des principales grilles de lecture du numérique, pour en promouvoir les bienfaits émancipateurs. Mais les tentatives de conceptualisation se sont rapidement heurtées à un paradoxe majeur : comment promouvoir un empowerment à la française en ménageant à la fois la vision de l’empowerment américaine, c’est-à-dire hors du cadre de l’Etat, et le Surmoi d’une République française dominant puissamment l’individu ?

Le sujet est encore si peu clarifié que l’appellation reste à ce jour intraduisible en français. Des propositions de traduction ont été formulées mais sans qu’aucune ne convainque vraiment. En somme, nous utilisons un terme anglo-saxon sans en avoir stabilisé les contours français parce que nous n’avons pas la moindre idée du projet politique qui pourrait le nourrir.

Alors pour essayer de préciser le propos, on égrène une liste d’exemples à titre d’arguments : on peut travailler en ligne avec des gens à l’autre bout du monde, on peut recueillir suffisamment d’informations pour remettre en cause le diagnostic de son médecin ou la stratégie de son avocat, on peut signer des pétitions en ligne, les consommateurs en exprimant leurs avis en ligne se repositionnent au centre des stratégies d’entreprises, etc. Malheureusement, les exemples s’arrêtent en général là où ils devraient précisément commencer, c’est-à-dire au moment de la démonstration concrète de l’apparition d’un pouvoir d’agir nouveau acquis grâce au numérique. En ce sens, ne confondons-nous pas les attributs du numérique (horizontalisation des rapports, échanges pair-à-pair, accès à une information quasi infinie) avec un processus plus subjectif, l’empowerment, qui prendrait appui sur ces attributs pour poursuivre un objectif politique plus grand ?

A ce stade de la jeune histoire du numérique français, il est difficile de ne pas penser qu’en important le concept, nous en avons supprimé toute radicalité originelle, affaiblissant considérablement sa portée politique : il semble ne plus renvoyer qu’à une dilution de la vision néolibérale, se rapprochant plus de l’autonomisation des individus ou de leur participation à des décisions que de leur prise de pouvoir stricto sensu.

La nécessité de penser l’empowerment à la française

Ainsi, l’idée que la révolution du numérique serait une révolution de l’empowerment est prometteuse mais à ce stade, plutôt vague. Certes Internet offre des capacités nouvelles d’organisation et de coopération, bouscule les hiérarchies, renouvelle le sens de l’engagement politique, rééquilibre le rapport à l’entreprise.

Théoriquement, nous pouvons tous avoir accès à ces moyens mais une potentialité n’est pas forcément une réalité et il n’est pas évident de penser que le numérique serait mathématiquement source d’empowerment.

Mais plus que le point technologique, la question la plus intéressante soulevée par le concept d’empowerment (par le numérique) est une question qui le nourrit et le dépasse à la fois : quels rôles nouveaux peut-on imaginer pour l’individu, la communauté, l’Etat ?

Il est effectivement primordial de se positionner par rapport au concept américain originel sur le rôle des Pouvoirs Publics et le modèle social que l’on souhaite construire. Plusieurs chemins de réflexion sont possibles :

– L’Etat tout puissant mais aveugle : doit-on maintenir le rôle prépondérant de l’Etat en ignorant la réalité taboue des communautés ? Dans ce cas, il suffit de ne rien changer, en laissant faire Internet, sans le penser ni le réguler. Au risque d’en perdre tout contrôle.

– L’individu dans la vision libérale américaine : préfèrera-t-on calquer le concept américain sur une réalité française radicalement différente dans son rapport à l’individu et aux communautés en développant une approche de l’empowerment individuel, faisant porter sur l’individu seul la responsabilité de son émancipation ? On serait alors à peu près certain d’aggraver les inégalités entre les privilégiés « cognitivo-numériques » et les autres. L’empowerment produirait alors l’effet exactement inverse de ce pourquoi il aurait été conçu.

– La communauté comme levier : souhaite-t-on instrumentaliser les outils numériques pour des transformations sociales positives en prenant levier sur certaines communautés ? Il est difficile en France de prendre appui sur celles-ci pour développer des pratiques d’empowerment puisque ce sont les pouvoirs publics qui organisent la société, ne laissant que peu place à d’autres formes d’initiatives. La condition serait ici d’assouplir leur rôle en déléguant davantage aux acteurs du terrain et en assurant l’égalité d’accès à l’éducation à tous. En effet, l’accès au numérique et la maitrise de l’écrit sont intrinsèquement liés : pour avoir accès au réseau, il faut d’abord avoir eu accès à l’école. Or en France, de nombreuses communautés, souvent immigrées mais pas exclusivement, ne possèdent pas ces facilités d’expression.

Pour faire de l’empowerment une arme de progrès en actes davantage qu’en mots, il faudra donc trancher cette question. La réponse se fera certainement dans un consensus autour de ces trois conceptions : Le numérique ne permet plus de nier le rôle des individus et des communautés désireux de changements. L’Etat est quant à lui le repère absolu d’un modèle républicain français qui doit néanmoins être modernisé pour qu’il puisse rester efficace. Il nous faudra alors remodeler le rôle des Pouvoirs Publics dans le cadre d’un triptyque inédit Etat-Communauté-Individu. Le rééquilibrage des rapports de force sociaux ne devra pas se faire au détriment de l’une de ces trois forces. Une fois le rôle et l’espace de chacun délimité, il sera alors plus aisé d’organiser les capacités d’agir de chacun. Les outils numériques n’en seront que les puissants vecteurs.

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